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L'art du duel... en jupons

Lorsque vous êtes en société et qu'un malotru vous insulte, j'imagine que vous lui proposez rarement de retrousser ses manches et d'aller régler le litige dans le jardin (à moins peut-être d'avoir bu un coup de trop). Jadis, pourtant, on provoquait volontiers ses adversaires en duel. Cette pratique, réservée aux gentilshommes, était considérée comme le summum du code de l'honneur. Les Dames, dont les Paladins convoitaient l'amour furent longtemps l'objet de combats singuliers. Étaient-elles moins belliqueuses que leurs soupirants ? Il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'aux gladiatrices romaines ou à Jeanne d'Arc pour trouver des exemples d'Amazones capables de tenir des armes sans s'évanouir.


Nul besoin donc de se travestir comme le chevalier d'Éon pour prouver qu'on peut être fine lame et porter des jupons. On connait de nombreux exemples de demoiselles ayant réglé leurs rivalités à la pointe de l'épée ou du canon. Dans un manuscrit anonyme, daté de 1609 et intitulé Histoire veritable du combat et duel assigné entre deux demoiselles sur la querelle de leurs amours, l'auteur rapporte l'histoire d'Isabelle et Cloris, deux jeunes filles énamourées d'un beau cavalier appelé Philemon. Après avoir été répudiée par son amant au profit de sa rivale, Isabelle fit parvenir à Cloris la missive suivante : «Je pervertis l’ordre du temps, et, contre la coustume des filles, vous envoie dire que je suis sur le pré avec une espée à la main pour debattre avec vous la possession de Philemon. Si vous l’aymez, vous vous l’acquererez par ma mort ou je le possederay par la vostre. » Une épée était jointe au billet, si bien que sa destinataire ne pu se défiler. Cloris se défendit d'ailleurs si bien qu'elle tua son adversaire en moins de deux heures et quatre coups portés.
Ces escarmouches féminines n'étaient pas si rares et certaines duellistes ont marqué les esprits. La plus connue est sans doute la cantatrice Julie d'Aubigny dite La Maupin (1670-1707) dont les prouesses ont défrayé la chronique et inspiré de nombreux écrivains (dont Théophile Gautier). Son éducation masculine lui permit d'apprendre l'escrime et même d'en faire son gagne-pain pour un temps. Ses duels se terminaient souvent dans le sang si bien que Mademoiselle Maupin dut quitter la France et se réfugier à Bruxelles où elle se fit engager à l'opéra du Quai au Foin. Dans son livre intitulé Histoires des duels anciens et modernes et publié en 1835, Fougeroux de Campigneulles écrit : « Insultée un jour par l'acteur Dumény, son camarade, elle l'attendit sur la place des Victoires, et n'ayant pu le décider à mettre l'épée à la main, elle lui emporta sa montre et sa tabatière. Un autre de ses camarades l'ayant également offensée, elle le força de lui demander pardon à deux genoux. La Maupin était une Sapho, sinon dans son esprit, du moins dans ses mœurs, et elle avait l'effronterie d'en tirer vanité. Se trouvant un jour dans un bal, elle se permit envers une dame, d'indécentes agaceries. Trois cavaliers, qui accompagnaient cette dernière, voulurent en vain la faire cesser ; elle les provoqua les força de sortir avec elle, et les tua tous les trois. Après cette expédition, elle rentra fort tranquillement dans la salle de bal. Elle obtint sa grâce du roi, dit son biographe ; ce serait donc pour une femme de mauvaise vie, que Louis-le-Grand se serait départi de sa grande sévérité contre les duels. La Maupin se retira à Bruxelles où elle devint maîtresse de l'Électeur de Bavière. »
Une anecdote concernant une autre actrice, La Beaupré (qui sévissait au théâtre du Marais) nous est rapportée dans Les historiettes (Bibliothèque de la Pléiade) de Tallemant de Réaux en 1834. «D'Orgemont mourut bientôt après (...). Floridor, qui y est aujourd'hui, lui succéda. Il jouoit encore au Marais avec la Beaupré, vieille et laide, quand il arriva une assez plaisante chose. Sur le théâtre, elle et une jeune comédienne se dirent leurs vérités. Eh bien! dit la Beaupré, je vois bien, mademoiselle, « que vous voulez me voir l'épée à la main. » Et en disant cela, c'étoit à la farce, elle va quérir deux épées point épointées. La fille en prit une, croyant badiner. La Beaupré, en colère, la blessa au cou, et l'eût tuée, si on n'y eût couru.»
Fougeroux de Campigneulles cite encore plusieurs cas de duels féminins où sont parfois impliqués de célèbres protagonistes : «Parmi les combats où ces dames ont eu l'honneur de figurer en personne, je me bornerai à rappeler ici, sur l'autorité de Soulavie, rédacteur des Mémoires du duc de Richelieu, le fameux duel au pistolet qui aurait eu lieu, sous lu Régence, entre la marquise de Nesle et la comtesse de Polignac. Je passe sur les détails que pourront chercher à la source même, ceux à qui il ne suffirait pas de savoir que le sujet de ce combat féminin, n'était autre chose que la possession du duc de Richelieu lui-même ». La rencontre eu effectivement lieu au Bois de Boulogne. Madame de Polignac atteignit la Marquise de Nesle au sein et la blessa légèrement.


Il ne faut pas croire que le duel était une spécialité exclusive des Françaises. Le tabloïd anglais, The Illustrated Police News, en date du 11 décembre 1897 annonçait l'imminence d'un combat opposant
Carmen Paxodol, une danseuse espagnole renommée, et la maîtresse d'un certain Senor Donvaldez.
La première réclamait réparation au motif que sa concurrente avait lancé une botte d'oignon sur la scène lors d'une représentation. L'histoire ne dit pas si le duel a vraiment eu lieu, mais on peut parier que ce ne fut pas le cas. Le commentaire du journaliste, envoyé spécial à Madrid, montre sans équivoque que ce genre de fantaisie féminine étaient jugées scandaleuses au sein de la société victorienne : «Ici, prévaut un grand laxisme dans les mœurs. Duels, courses de taureaux et assassinats ne sont pas rares» écrit-il à coté d'une image où les femmes sont représentées dans des tenues plutôt indécentes pour l'époque.
L'un des duels les plus célèbres est celui qui opposa Lady Almeria Braddock et Mrs. Elphinstone en 1792. Il semblerait que la susceptible Mme Lady Braddock n'ait pas digéré quelques désagréables commentaires sur son âge. Les deux femmes se sont donc données rendez-vous à Hyde Park où les premiers coups de pistolets ont été échangé à 10 yards (envrion 10 mètres) de distance. Il semble qu'une balle de Mrs Elpinstone aît traversée le chapeau de sa rivale, signal d'une courte pause où les témoins étaient sensées convaincre les duellistes de s'en tenir là. Mais les Dames étaient déterminées et un second round s'engagea, après que les pistolets aient été remplacés par des épées. Mme Elpinstone fût blessée au bras et consentit donc à rédiger une lettre d'excuses. Considérant que l'honneur était sauf, ces dames s'en retournèrent chacune chez elle sans plus de cérémonie.
En 1892, au Liechtenstein, un autre combat opposa la Pauline von Metternich à la comtesse Kielmannsegg. Il s'agirait du premier duel répertorié où tous les protagonistes (y compris les témoins) étaient des femmes. La légende raconte que les deux adversaires étaient seins nus.
Le peintre espagnol José de Ribera (1591- 1652) a immortalisé un autre combat fameux dans un tableau intitulé Duelo de Mujeres (1636) et qui est aujourd'hui exposé au Musée du Prado à Madrid. Le fait que le maître n'est pas été témoin direct ni même contemporain de l'évènement (le duel eut lieu en 1552) prouve à quel point il marqua les esprits. Il s'agit d'un duel au cours duquel s'affrontèrent des Napolitaines, Isabella de Carazzi et Diambra de Pottinella, en présence du vice-roi d'Espagne le Marquis Del Vast et de nombreux spectateurs. Il semblerait que les deux femmes se disputaient les faveurs d'un gentilhomme nommé Fabio de Zeresola.
L'Illustrated Police News, qui affectionnait les scandales en tous genres a également couvert, le 10 avril 1886, le duel confrontant Mme Astié de Valsayre à Miss Shelby, une jeune américaine. Selon le tabloïd, les deux femmes étaient en désaccord au sujet des mérites respectifs des médecins français et américains. L'américaine ayant traité son interlocutrice d'idiote, il fut décidé de choisir un lieu emblématique pour en découdre par les armes. C'est finalement le site de Waterloo qui fut désigné. On sait que Mme Astié de Valsayre combattit vaillamment pour défendre l'honneur de la France. Miss Shelby, blessée au bras, présenta ses excuses et la Française la félicita chaudement pour la vaillante image qu'elle donnait du beau sexe. Il faut dire que les mentalités avaient quelques peu évoluées. En 1895, Alexandre Berges déclarait dans un opuscule intitulé L’escrime et la femme : « appliquer l’escrime à la jeune fille, c’est lui rendre la conscience de sa force et de sa valeur. Habituer, familiariser sa timidité et ses craintes avec l’acier dont elle armera le fils qui, au jour des tempêtes, nous donnera la victoire : c’est là un devoir auquel je m’associe. »


Dans les sulfureuses pages de l'hebdomadaire Illustrated Police News, on trouve mention d'un duel entre des nonnes qui montre à quel point les duellistes féminines se sont "émancipées". L'événement, daté de 1869, eu lieu dans l'enceinte d'un couvent près de Gênes en Italie. Si des coups de feu furent échangés, il semble qu'aucun sang ne fut versé. En 1894, une certaine Madame Gabriel, fille et épouse de maître d’armes décroche le diplôme de maîtresse d’armes et crée le Cercle d’Escrime des Dames. Il semble cependant que son enseignement n’eut pas le succès escompté. Les premiers combats féminins en public apparurent en 1900. Il fallut attendre 1907 pour voir le 1er Championnat du Monde au fleuret féminin à Londres. En 1910, le célèbre maître d'armes Jean Joseph Renaud (1873-1953) écrit dans la revue L’escrime française que « l’escrime féminine est plus pratiquée à Londres qu’à Paris, et que l’escrime demande souplesse et malice, qualités dont les femmes ne sont pas dépourvues ». Il faut néanmoins attendre 1924 et les J.O. de Paris pour que soit attribuée la 1ère médaille olympique de fleuret féminin (25 participantes).
Avant que l'escrime ne deviennent une discipline respectable, les femmes duellistes furent aussi prompt à dégainer leurs armes que leurs homologues masculins. Un regard en coin, une robe identique, une déception amoureuse... les raisons futiles ne manquaient pas. Chez les hommes, cette pratique engendra une véritable hécatombe. Aussi, dès le 16ème siècle, les édits d’interdiction se multiplièrent, mais pas autant que les lettres de grâce, annulant leurs effets: Henri IV, par exemple, en signa 7 000 en 19 ans. Fougeroux de Campigneulles écrit à ce sujet : « Les duels en Angleterre, comme en France, comme en Italie et dans presque toute l'Europe, avaient fait des progrès- extraordinaires au commencement du 17e siècle. « Ils étaient devenus si fréquents, dit Larrey, qu'en 1614, sous le règne de Jacques I.", la Chambre Étoilée, l'une des quatre cours souveraines de Westminster, dut s'assembler extraordinairement pour aviser aux moyens de les réprimer.»
Dans le second volume de ses Histoires des duels anciens et modernes (Chap XXXIII), Fougeroux de Campigneulles fait le compte-rendu d'un procès d'un procès criminel qui fut jugé en 1833, aux assises de Leinster en Irlande. Il s'agit, selon lui, du premier combat féminin connu qui ait eu un dénouement fatal : « Deux femmes de Dublin, jalouses l'une de l'autre, se rencontrèrent le 6 décembre 1833 sur la place du marché de cette ville, après s'être évitées mutuellement pendant plus d'un mois. L'une d'elles s'étant emportée jusqu'au point de donner un soufflet à sa rivale, celle-ci lui en demanda raison et lui offrit le choix des armes. Quatre jours après, le coroner, appelé à visiter un cadavre de femme, découvrit sous le sein droit une blessure profonde de trois pouces et demi, qui avait pénétré obliquement jusqu'au cœur. C'était Marguerite Sylvian, ennemie jurée de Jessy Rosa Crauby. C'est donc sur cette dernière que s'est portée de suite l'attention de la justice. (…) Le procureur-général, dans un discours qui a duré plus de deux heures, s'est attaché principalement à démontrer que l'assassinat était manifeste, puisque le meurtre avait été précédé d'une longue préméditation, et que l'accusée déclarait elle-même son intention de se défaire à tout prix de la veuve Sylvian. Le défenseur a fait valoir la franchise des aveux de sa cliente et les circonstances qui limitaient en sa faveur ; il a prouvé qu'elle ne pouvait être accusée de meurtre : 1.° Parce qu'elle s'était exposée plus que sa rivale, qui avait sur elle l'immense avantage de savoir se servir d'une arme qu'elle, Rosa, n'avait jamais appris à manier; 2.° parce qu'elle ne pouvait être convaincue de duel, et que la loi n'ayant point prévu le duel entre femmes, elle devait être absoute. Le jury, après une très-courte délibération, a acquitté Jessy Rosa Crauby, à la majorité de dit voix contre deux. Cette sentence n'a pas été plutôt connue au dehors, que des vivats unanimes se sont fait entendre.»

Sources : Early Modern Whale et The Women Of Action Network

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