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Les pyramides de Bosnie : mirage ou réalité ?

La controverse débute en octobre 2005, lorsqu'un archéologue amateur, Semir Osmanagić, annonce qu'il a découvert une pyramide sur la colline de Visočica (213 m de haut) à 25 km au nord ouest de Sarajevo. Des journalistes du monde entier se déplacent en Bosnie et près de 400 000 touristes visitent le site. Les fouilles débutent en avril 2006. Pourtant, les experts restent sceptiques et, en décembre de la même année, une pétition internationale dénonce « le canular cruel » et le « gaspillage de ressources » que constituent les recherches de la fondation. Depuis, 4 nouvelles pyramides auraient été détectées, dont deux grâce à la NASA.

Il y a cinq ans, Semir Osmanagić était pratiquement inconnu du grand public. Né à Zenica, à une trentaine de km au nord de Visoki, ce Bosniaque de 49 ans a vécu 16 ans à Houston. Il a décroché un Master en économie et politique internationale à l'Université de Sarajevo puis, bien plus tard, un Doctorat en sociologie historique. Il quitte la Bosnie avant la guerre civile et émigre aux États-Unis en 1993 où il monte sa propre affaire. Pendant son exil au Texas, Semir Osmanagić commence à s'intéresser aux civilisations Aztèque, Inca et Maya. Il fait de fréquents voyages en Amérique su Sud et visite des centaines de pyramides. Il publie un ouvrage intitulé "Le monde des Mayas" dans lequel il développe des théories peu conventionnelles. Selon lui, les hiéroglyphes mayas décrivent comment leurs ancêtres venus des Pléiades se sont installés à Atlantis où ils ont créé une civilisation avancée. Leur calendrier, un cycle de 26 000 ans, s'achève en 2012 avec la victoire de l'humanité sur les forces du mal. Dans un autre ouvrage, intitulé "Histoire alternative", Semir Osmanagić prétend qu'Adolf Hilter et plusieurs leaders Nazis se seraient échappés de leur bunker et réfugiés dans une base souterraine secrète en Antarctique. Là, ils se seraient heurtés à l'expédition conduite par Richard Byrd en 1946. Ainsi que l'explique le journaliste Vuk Bacanovic, l'un des opposants aux hypothèses d'Osmanagić, ses livres regorgent de théories issues d'une idéologie vaguement New-Age.
En avril 2005, à l'occasion de la promotion d'un de ses livres, Semir Osmanagić visite le musée local de Visoki dont le château médiéval (Visoko) étaient le centre du puissant Royaume de Bosnie. L'écrivain est alors frappé par le paysage qui l'entoure. Il détecte ce qu'il appelle aujourd'hui la Pyramide de la Lune et, armé d'un compas, conclu que tous les cotés de la colline sont parfaitement orientés en direction des points cardinaux (Nord, Sud, Est, Ouest). Il est alors convaincu qu'il ne peut s'agir d'un phénomène naturel. Semir Osmanagić remue ciel et terre pour obtenir un permis de fouilles, collecte quelques échantillons et publie un nouvel ouvrage, La pyramide Bosnienne du Soleil, qui annonce au monde que les anciens peuples européens ont construit une pyramide en Bosnie. Il crée ensuite la Fondation du Parc Archéologique de la Pyramide Bosnienne du Soleil.
« Lorsque j'ai entendu parler de ces pyramides pour la première fois, j'ai cru à une plaisanterie. Je n'imaginais même pas que quiconque puisse y croire. » explique Amar Karapus, le directeur du Musée National de Bosnie-Herzegovine à Sarajevo.

La ville de Visoki est située à l'extrémité sud de la vallée qui relie Zarajevo à Zenica. Cette région a été exploitée pendant des siècles et son histoire est bien connue. Cet ensemble géologique des montagnes de Bosnie centrale s'est formé il y a environ 10 millions d'années. Les inondations ont créé un lac de 65 km de long dans lequel se sont déversés des sédiments. Le fond de la vallée est aujourd'hui constitué d'une alternance de couches argileuses, de grès et de conglomérats. La tectonique ultérieure a entraîné la formation de collines angulaires constituées de blocs de roches brisées et de plaques de grès fragmentées.
En 2006, Semir Osmanagić a demandé à une équipe de géologues de l'Université de Tulza de procéder à des analyses de terrain. Ils sont arrivés à la conclusion que les « pyramides » sont façonnés dans les mêmes matériaux que les montagnes environnantes, à savoir une alternantes de couches de conglomérat, d'argile et de grès. Semir Osmanagić a néanmoins poursuivi les fouilles. « Ce qu'il a découvert, n'est même pas inhabituels ou spectaculaires du point de vue géologique » déclare le géologue Robert Schoch de l'Université de Boston, qui a passé dix jours à Visoki cet été. « Ce type de reliefs, qui rappelle la forme d'une pyramide, est en effet assez courant » confirme Paul Heinrich, archéologue à l'Université de Louisiane. On en trouve dans le monde entier, depuis les formations de l'ouest américain jusqu'aux fameuses pyramides jumelles de Vladivostok en Russie.
Apparemment peu perturbé par le rapport de l'Université de Tulza, Semir Osmanagić prétend que les blocs de conglomérats sont en réalité des blocs de bétons que les bâtisseurs de l'Antiquité auraient façonnés à flanc de colline. Il s'appuie notamment sur les travaux du chercheur français Joseph Davidovits, l'inventeur des géopolymères. Celui-ci est à l'origine d'une autre controverse dans les années 80 avec sa théorie sur la construction des pyramides d'Égypte en pierre réagglomérée, c'est-à-dire une pierre calcaire naturelle fabriquée comme un béton.
Inperturbable donc, Osmanagić continue d'alimenter régulièrement les médias avec l'annonce de découvertes sensationnelles : la découverte d'une butte funéraire (sans squelette) de 12 000 ans, une pierre sensée posséder des pouvoirs surnaturels, une troisième pyramide (la pyramide du Dragon)... puis encore deux autres (la pyramide de l'Amour et la pyramide de la Terre) etc. En 2007, Semir Osmanagić a finalement fait appel à Enver Buza de l'Institut de Géodésie de Sarajevo qui a publié un article indiquant que la pyramide du Soleil est «orientée vers le nord avec une précision parfaite. »

Bon nombre de Bosniaques ont embrassé les théories avancées par leur compatriote, notamment les musulmans qui représentent 48 % de la population. Pendant la guerre, la ville de Visoki était tenue par les forces armées bosniaques et a été submergée par l'afflux de réfugiés en provenance des villages alentours. La cité a été bombardée à plusieurs reprises. Aujourd'hui, Visoki est l'un des bastions du parti nationaliste. Les ruines du château de Visoko, qui datent du 14ème siècle, se trouve au sommet de la colline de Visočica, c'est à dire sur l'emplacement de la pyramide du Soleil. Ces deux icônes ont une résonance symbolique considérable pour la population locale. La croyance que Visoki est le berceau de la civilisation européenne et les ancêtres des Bosniaques auraient été des maîtres d'œuvre surpassant les Égyptiens est devenue une question de fierté ethnique. "Les pyramides ont été transformées en un lieu d'identité bosniaque, explique l'historien Dubravko Lovrenovic de la Commission pour la Préservation des Monuments Nationaux de la Bosnie-Herzégovine. «Si vous n'êtes pas convaincu de l'existence des pyramides, vous êtes accusé d'être un ennemi du peuple »
Philip Kohl, un anthropologue du Wellesley College, s'intéresse aux usages politiques de l'archéologie et notamment dans les anciens pays de l'Est. «Quand le rideau de fer s'est effondré et que les frontières ont été redessinées, il a fallu trouver des repères idéologiques. Avoir d'illustres ancêtres et une histoire millénaire permet de revendiquer des territoires et une légitimité nationale.
Les découvertes archéologiques utilisées à des fins politiques ne sont pas une nouveauté. L'affaire la plus célèbre est sans doute celle du crâne fossile contrefait en 1912 par des archéologues britanniques. Ceux-ci prétendaient avoir découvert le fameux maillon manquant, plaçant le berceau de l'humanité en Angleterre et non en Afrique.

En juin 2006, Sulejman Tihić, l'ancien dirigeant de la présidence collégiale tripartite de Bosnie-Herzégovine, a invité le président de l'Unesco à envoyer des experts pour examiner les pyramides afin de les inscrire au patrimoine mondial de l'humanité. En réponse, un collège de 25 universitaires de 6 pays étrangers ont fait parvenir une pétition à Koïchiro Matsuura contre ce projet. Selon eux, « Osmanagić dirige un pseudo-projet archéologique qui menace de détruire les vrais trésors de la Bosnie ». Mais le poids politique de la fondation est considérable. Ainsi, en 2007, la tentative du ministre de la Culture de la Fédération Croato-Bosniaque, Gavrilo Grahovac, pour bloquer le renouvellement des permis de la fondation (au motif que la crédibilité de ceux qui travaillent sur le projet était «peu fiable») a été annulée par le Premier Ministre. Depuis sa création, la Fondation de de la Pyramide du Soleil a reçu plus d'un milliard de dollars, dont 220.000 dollars du conglomérat malaisien de Vincent Tan; 240,000 $ de la ville de Visoko; 40 000 $ provenant du gouvernement fédéral, et 350.000 dollars de Semir Osmanagić lui-même. Pendant ce temps, le Musée National de Sarajevo peine à trouver des fonds pour réparer les dommages causés par la guerre et entretenir ses collections qui comptent plus de deux millions de pièces archéologiques et des centaines de milliers de livres. Les opposants au projet évoquent également la mise en danger du patrimoine archéologique jouxtant le chantier. « En Bosnie, on ne peut pas creuser dans son jardin sans y trouver des artefacts » explique Adnan Kaljanac, étudiant en histoire ancienne à l'Université de Sarajevo. Bien que les fouilles dirigées par Semir Osmanagić soient situées à distance des vestiges du château, Kaljanac craint que des sites néolithiques, romains ou médiévaux non répertoriés ne soient perdus à jamais.
En 2006, la Commission pour la Préservation des Monuments Nationaux, une institution indépendante créée en 1995 lors des accords de Dayton, qui devait examiner un ensemble de pièces découvertes sur le chantier de fouilles, s'est vu refuser l'accès au site.
Si Semir Osmanagić a rencontré quelques obstacles dans son pays, sa légitimité a été peu remise en cause à l'étranger. En juin dernier, par exemple, il a été nommé à l'académie des Sciences Naturelles de Russie, dont l'un des membres dirigeants a assisté à la conférence de Sarajevo organisée par l'écrivain bosniaque en août 2008. Parmi les organisateurs de cette réunion figurait en effet, l'Académie Russe des Sciences Techniques, l'Université du Caire et la Société Archéologique d'Alexandrie.

Pour l'heure, Semir Osmanagić poursuit littéralement ses fouilles en sous-marin puisqu'il prétend avoir découvert une partie d'un souterrain qui relierait trois des pyramides. Selon lui, le tunnel aurait été partiellement détruit lors de la montée du niveau des eaux à l'age glaciaire. Par ailleurs, des blocs de roche auraient été déplacés, il y a environ 15 000 ans, dont certains auraient été sculptés. Dans une interview pour l'hebdomadaire bosniaque BH Dani, la géologue Nadija Nukic a déclaré qu'elle n'avait, dans un premier temps, remarqué aucune marque particulière sur ces rochers. Elle ajoute que les ornements distinctifs auraient été ajouté plus tard par les ouvriers du chantier qui y auraient apposés leurs initiales.
Semir Osmanagić prévoit de poursuivre ses travaux souterrains jusqu'à la colline de Visočica à 2 km de là. S'il obtient des subventions supplémentaires, les fouilles pourraient être terminées dans trois ans. Il est persuadé que d'ici quelques années, plus personne ne remettra en cause ses théories. « Des millions d'amateurs viendront chez nous pour admirer nos trésors » conclut-il.

Source : Smithsonian Magazine

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  1. http://forum.amv-france.com/culture-generale-f33/la-plus-grande-pyramide-sur-terre-est-en-bosnie-t3155.html
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2 avis pour “Les pyramides de Bosnie : mirage ou réalité ?”
  1. http://www.dailymotion.com/video/xljr6p_pyramides-de-bosnie-camp-d-ete-2011_news

    quoi que ce soit,il y a bel et bien quelque chose la dessous, et il serait peut etre temps de l'aider plutot que de chercher a l'enfoncer encore et encore...

    Par cazav86 | samedi 26 novembre, 13:08
  2. « Ce qu'il a découvert, n'est même pas inhabituels ou spectaculaires du point de vue géologique » déclare le géologue Robert Schoch de l'Université de Boston, qui a passé dix jours à Visoki cet été.

    Par cazav86 | samedi 26 novembre, 13:15
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