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Corée, France, Japon : la guerre des manuscrits

Notre curiosité du jour est une pomme de discorde qui oppose la Corée du Sud à la France depuis plus de deux décennies. Une fin de non recevoir, en décembre 2009, a finalement incité les Coréens à se retourner contre les Japonnais, apparemment plus enclins à la diplomatie. De quoi s'agit-il exactement ? Séoul demande le retour de 297 manuscrits royaux de la dynastie Joseon (1392-1910), dérobés en 1866 par les troupes de l'amiral Roze et conservés actuellement à la Bibliothèque Nationale de France. Les Japonnais, quant à eux, détiennent un important corpus de textes confisqués à la péninsule coréenne en 1922.

Les manuscrits royaux de la dynastie Joseon constituent un témoignage historique unique et ont été classés patrimoine mondial culturel par l'Unesco en 2007. Il s'agit de textes relatifs à l'investiture des princes héritiers, la vie quotidienne de la cour, l'éducation des membres de la famille royale, les règles des cérémonies officielles, l'édification de monuments, la gestion des affaires politiques et militaires ainsi que des textes de médecine.
Les uigwe (littéralement Protocoles exemplaires) informent sur l’étiquette officielle suivie dans plusieurs cérémonies nationales. Immédiatement après l'évènement, un uigwe était publié par un dogam, un bureau temporaire mis en place par les autorités pour conduire des affaires nationales de première importance. Chaque uigwe était produit en cinq à neuf exemplaires: une copie était destinée au roi, quatre autres étaient transmises aux différents services d'archives du pays, et une dernière était remise au Yejo (le Bureau du protocole). Les uigwe contiennent des descriptions minutieuses (comme le détail des dépenses et des matériels nécessaires) parfois complétées de schémas et diagrammes. Les banchado et les doseol, sont des représentations réalistes et extrêmement détaillées des rites et cérémonies de l’époque. Par exemple, une peinture documentaire, qui montre le roi Jeongjo se rendant sur la tombe de son père, comprend plusieurs scènes et ne mesure pas moins de 15,40 m de long.
La production des uigwe faisait appel aux meilleures techniques de reliure du royaume et étaient rédigés par les meilleurs calligraphistes. L'exemplaire destiné au roi était réalisé sur du papier Chojuji (le meilleur), bordé de lignes rouges, habillé d’une couverture de soie et relié selon des techniques élaborées, comprenant le percement de cinq trous dotés de renforts de cuivre. Les exemplaires d’usage général étaient produits sur du papier Jeojuji, bordés de lignes noires. La couverture était en chanvre et percée de trois trous sur le côté.

Selon le ministère de la culture de la République de Corée, plus de 100 000 pièces de collection ont été dispersées dans quelques 18 pays. Le Japon en détient le plus grand nombre (environ 60 000), volés pendant la période coloniale (1910-1945), suivit par les États-Unis (près de 30 000).
Les manuscrits royaux de la dynastie Joseon étaient jadis conservés aux archives royales (Bibliothèque Kyujanggak) de l'île de Ganghwa, à 60 kilomètres à l'ouest de Séoul. Ils sont aujourd'hui dispersés entre le Kyujanggak, actuellement sur le site de l’Université Nationale de Séoul (2940 volumes), le Jangseogak à l’Académie d’Etudes Coréennes (490 volumes), les archives de l'Agence Impériale au Japon et la Bibliothèque Nationale de France à Paris. L'ensemble comprend 3 895 volumes magnifiquement illustrés.
Les documents conservés à la BNF ont été découverts en 1975 par le Dr. Park Byeong-seon, un archiviste d'origine coréenne. Un volume a été restitué (sous forme de prêt à durée indéterminée) à Séoul en 1993, lors de la visite de François Mittérrand, venu promouvoir le TGV en Corée. Une filiale d'Alstom a emporté le marché ferroviaire mais les négociations concernant les manuscrits royaux en sont restées là. En 2005, cependant, les deux pays sont parvenus à un accord concernant le protocole de digitalisation des documents. Parmi les textes numérisés, une cinquantaines de pages offrent une description de la cérémonie de mariage du roi Yeongjo (1694-1776) et de la reine Jeongsun. Il y 3 ans, l'ONG sud-coréenne Munhwa Yondae (Solidarité culturelle) a saisi la justice pour obtenir la restitution des Protocoles royaux. Elle a été déboutée, le 24 décembre 2009, par le tribunal administratif de Paris.
L'assemblée nationale coréenne a voté en 2006 le retour des documents détenus par les Nippons. Les négociations entre les deux pays ont débuté en 2008 et se sont poursuivies, début février dernier, avec la visite du ministre des affaires étrangères, Katsuya Okada, à Séoul. Une étude réalisée en collaboration avec le gouvernement japonais a permis d'estimer sa collection à 4700 textes dont 360 relatifs à la dynastie Joseon. Les Coréens espèrent que les Japonais seront plus conciliants que les Français.

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1 avis pour “Corée, France, Japon : la guerre des manuscrits”
  1. C'est un gros problème que ce type de restitution, si on commence on va finir par avoir des musées complètements vides ...

    Par Tekiro | mardi 23 février, 10:17
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